Cher Robert De Niro

Adolescente, j’étais chef de bande au lycée. Aimée et crainte. Détestée et respectée. Mon idole, c’était Charlie Chaplin. Non, je rigole !  Celui qui était mon modèle, qui me faisait frémir, qui alimentait mes rêves, c’était Al Capone.

Hors de question de me laisser attendrir par des comédies romantiques. J’épluchais films et livres sur le Monsieur et le mur de ma chambre était tapissé de ses plus belles photos : Al à la pêche, Al spectateur d’un match de base-ball, Al fumant un cigare, Al en maillot de bain, Al et sa bande. Au-dessus de mon lit, j’avais affiché ce que j’estimais être son plus beau portrait : Al coiffé de son panama blanc, habillé de son complet trois pièces et de sa cravate à rayures. Il me fixait de ses yeux clairs et ce qui me frappait c’était son regard pétillant qui semblait rire alors qu’il ne souriait pas. Oh cette bouille !

Alors, quand quelques années plus tard je suis partie à Chicago, il était évident que je devais suivre les traces de mon idole.

Quelle ne fut pas ma déception lorsque j’appris que le Lexington Hôtel, où étaient installés ses bureaux, avait été détruit. Sacrilège.

J’avais les larmes aux yeux, mais je restais digne, devant le parking de quelques places qui avait remplacé le garage où fut perpétré le massacre de la Saint Valentin.

Et j’étais heureuse, au Green Mill situé sur North Broadway. Ce lieu mythique, mondialement connu par les passionnés de jazz, avait abrité les grandes heures de la bande d’Al Capone et surtout celles de Jack McGurn, dit Machine Gun, qui géra le lieu. Machine Gun était présumé coupable du massacre de la Saint Valentin. La boucle était bouclée.

« C’est à moi que tu parles ? » Monsieur De Niro, cette question est surprenante parce que même posée gentiment, avec un sourire, il y’a comme un arrière-gout de violence.

Mais surprise, je l’ai posée cette question, ce soir-là, au Green Mill, dans un anglais approximatif …et j’ai alors rencontré mon gangster.

Il m’a souri, à poser la carte d’un restaurant sur ma table et m’a invité d’une voix calme à y venir le jeudi suivant.

Et maintenant …                   

Elles me manquent les soirées au restaurant de Little Italy. Rentrer calmement, sourire aux clients – souvent des habitués, me diriger vers le salon privé et être accueillie par des embrassades si fortes que j’en perds le souffle. M’asseoir à coté de mon gangster, choisir le vin, attendre patiemment le plat de ziti, et savoir que l’homme posté à l’autre bout de la pièce veille sur la quiétude des lieux.

Puis faire une thérapie de groupe et écouter ces hommes d’expériences, rares hommes d’exception, qui ont traversé une vie partagée entre qualités morales, code d’honneur et …inutile de le préciser.

Ecouter les souvenirs, comprendre les silences et frémir aux dénouements.

S’inquiéter d’un bruit inhabituel …et se rappeler que chacun à son doigt sur la gâchette.

Surveiller le neveu, encore fougueux, qui prend tout au pied de la lettre, littéralement. Si vous lui dites de prendre la porte…il la prend.

De toute façon, il a un problème avec les portes : il déteste être suivi de trop près quand il rentre dans le restaurant. Vous n’imaginez pas le nombre d’hommes qui saignent du nez dans le quartier.

Ecouter l’associé, toujours souriant, toujours très – trop – poli, qui a un casier long comme le bras et semble porter des jugements de valeur sur tous. J’aime lui rappeler qu’il ne vaut pas mieux que nous et il ne s’en offusque pas. Au contraire, vestige de ses manières siciliennes, il pince ma joue et lance un paternel « tu es tellement courageuse».

Affirmer que je ne consulte pas pour mon problème de gestion de la colère et entendre mon gangster me conseiller de rester polie en toutes circonstances. Puis temporiser en rappelant que personne ne doit être confortable à l’idée de me manquer de respect.

Observer chacun des trois hommes présents à la table, sourire de leurs habitudes, passer du rire aux larmes et réaliser que je ne serai plus jamais seule. Entourée, motivée, protégée.

Comprendre la loyauté, oublier les noms de quelques personnes désormais insignifiantes mais savoir que je n’oublierai jamais le nom de celui qui m’a tendu la main.

Enfin, quitter le restaurant, mais jamais en même temps, ni dans la même direction, car les habitudes ne sont pas conseillées …sauf pour les diners du jeudi soir.

Puis confirmer, cher Monsieur Robert de Niro, que la vie nous change rarement totalement mais qu’elle nous change constamment dans les détails.

Bien à vous,

Audrey Lisquit


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